Dans le monde complexe des affaires, la négociation est bien plus qu’un échange de propositions. L’histoire de WeWork et de SoftBank, autrefois symboles d’ambitions démesurées, montre comment un storytelling puissant peut devenir un levier de négociation, mais aussi comment une mauvaise gestion de cette narration peut conduire à l’échec.
Ce partenariat, censé être un modèle de collaboration stratégique, a révélé les failles d’un désalignement fondamental, aggravé par des tensions émotionnelles et des décisions mal préparées. En 2019, WeWork, valorisée à 47 milliards de dollars, semblait prête à conquérir le monde. Moins d’un an plus tard, elle vacillait, victime de son propre excès d’ambition.
Comment une relation stratégique prometteuse s’est-elle transformée en une leçon amère sur les dangers d’une négociation mal alignée et d’un storytelling mal maîtrisé ? Revenons sur les tensions, erreurs et décisions fatales qui ont mené WeWork à la dérive.
L’absence de cadre commun : un désalignement dès le départ
Une négociation repose avant tout sur l’alignement des intérêts, un pilier fondamental de tout partenariat réussi. Dans le cas de WeWork et SoftBank, cet alignement faisait cruellement défaut. SoftBank, via son Vision Fund, attendait une hypercroissance rapide, des résultats concrets pour justifier ses investissements auprès de ses propres partenaires.
Adam Neumann, avec son storytelling captivant et une vision expansive de l’économie collaborative, privilégiait un récit utopique, parfois trop éloigné des réalités économiques. Cette divergence de priorités a émergé dès les premiers financements en 2017, lorsque SoftBank a injecté 4,4 milliards de dollars dans WeWork. Au lieu de s’appuyer sur une vision partagée et un storytelling commun, les discussions ont été dominées par des projections optimistes et des promesses vagues, sans aucun cadre structuré pour équilibrer les attentes.
La gestion des rapports de force : une dépendance toxique
Dans toute négociation, le rapport de force est une dynamique clé. L’histoire de WeWork montre que la négociation n’est pas seulement une question de chiffres, mais aussi de narration et de contrôle. Dans ce cas, SoftBank, avec ses ressources financières colossales, détenait un pouvoir apparent. Cependant, ce pouvoir s’est révélé être une arme à double tranchant.
SoftBank a poussé WeWork dans une dépendance financière extrême, multipliant les financements (plus de 10 milliards de dollars injectés entre 2017 et 2019). Cette abondance a alimenté les dépenses extravagantes de Neumann – jets privés, acquisitions coûteuses comme Meetup – mais n’a pas renforcé les bases économiques de l’entreprise.
Adam Neumann, en utilisant sa vision narrative et sa capacité à raconter l’histoire de WeWork comme un mouvement de transformation, a exploité cette dépendance pour repousser les limites des négociations, jouant sur l’urgence de SoftBank à créer une success story.
L’impact des émotions : des tensions exacerbées
Les émotions sont omniprésentes dans les négociations, et leur gestion est essentielle pour éviter des escalades conflictuelles. Dans cette affaire, la gestion émotionnelle était un élément clé du storytelling, qui a eu un impact direct sur les négociations. L’égo démesuré d’Adam Neumann et l’impatience de Masayoshi Son ont exacerbé des tensions latentes.
Adam Neumann incarne une figure polarisante, oscillant entre génie visionnaire et gestionnaire imprévisible. Son refus de céder du terrain à SoftBank, notamment sur des questions de gouvernance, reflète une colère sous-jacente, alimentée par des doutes sur la légitimité des exigences de SoftBank.
De l’autre côté, Masayoshi Son, dont le storytelling reposait sur une stratégie d’investissement agressive, voyait dans chaque objection de Neumann une attaque contre sa vision. Cette frustration émotionnelle a culminé lors de l’échec de l’introduction en bourse de WeWork en 2019. Les révélations sur les pratiques douteuses de Neumann ont mis SoftBank dans une position délicate, transformant leur soutien financier en un fardeau.
L’échec de l’introduction en bourse : une préparation bâclée
L’un des aspects cruciaux de toute négociation complexe est une préparation rigoureuse. Or, l’IPO de WeWork, prévue en 2019, a exposé une incompétence stratégique flagrante.
Le prospectus financier, loin d’inspirer confiance, a révélé :
● Des pratiques conflictuelles, comme la location des immeubles personnels de Neumann à WeWork.
● Une structure de gouvernance déséquilibrée, où Neumann contrôlait 10 fois plus de votes que les autres actionnaires.
● Des projections financières irréalistes, basées sur une expansion anarchique.
Ces révélations ont détruit la crédibilité de l’histoire de WeWork, alimentant la perception d’un récit trompeur, incapable de convaincre les investisseurs de la solidité à long terme de l’entreprise.
Ces erreurs ont entraîné une chute de sa valorisation de 47 milliards à 8 milliards de dollars en quelques semaines. SoftBank, qui espérait une IPO réussie pour récupérer une partie de ses investissements, s’est retrouvée prise au piège.
Une rupture conflictuelle : le départ de Neumann
En septembre 2019, SoftBank a exigé le départ d’Adam Neumann en tant que PDG, marquant la fin de leur collaboration. Mais même cette rupture a été mal gérée.
Le départ de Neumann, bien que nécessaire, a révélé à quel point l’histoire de WeWork et ses promesses avaient été mal gérées. Au lieu d’un départ stratégique bien orchestré, cette rupture a exacerbé les tensions, marquant un échec de la négociation finale.
Au lieu de négocier une transition apaisée, les discussions se sont envenimées, Neumann obtenant un parachute doré de 1,7 milliard de dollars en échange de sa démission. Cette décision, perçue comme injuste par les employés et les investisseurs, a aggravé la crise de confiance.
« Dans une négociation, l’absence d’alignement entre les valeurs et les objectifs des parties peut être fatale. SoftBank voulait des résultats financiers rapides, tandis que Neumann était attaché à sa vision grandiose, sans prendre en compte les limites de l’exécution. Le storytelling de WeWork a échoué à construire une histoire cohérente et alignée, ce qui a conduit à une négociation sans fondation solide. » Tarik Lamkarfed
Une négociation sans fondation solide
WeWork vs. SoftBank est une leçon magistrale sur les dangers d’une négociation mal alignée, où les émotions, l’absence de préparation, et la mauvaise gestion des rapports de force ont sabordé une opportunité majeure.
Les négociations ne se gagnent pas uniquement avec des promesses ambitieuses ou un storytelling séduisant, mais avec une vision claire, une préparation rigoureuse et une gestion stratégique des tensions.
Aujourd’hui, WeWork est un exemple emblématique des excès de l’hypercroissance mal maîtrisée. Mais pour ceux qui en comprennent les leçons, elle reste une boussole pour naviguer dans les eaux tumultueuses des négociations complexes.